C’est après être revenu sur la base d’ Orléans-Bricy pour la première Assemblée  Générale de l’ANTAM en mai 1989, c’est après avoir découvert, rassemblés en un même lieu, les symboles vivants d’un passé si riche et si récent à la fois, que ce texte a été écrit. Voilà donc quelque vingt cinq ans !
 
 
 
 

L’embonpoint avait déformé quelques silhouettes, les rides avaient changé quelques visages, les cheveux avaient
blanchi quand ils n’avaient pas fait la « malle » mais j’avais lu dans les regards un tel plaisir d’être là, une
telle connivence, qu’une bouffée de bonheur m’avait envahi. Cela n’avait rien de retrouvailles d’anciens
combattants et nous n’étions pas là pour raconter nos guerres. Non ! La première assemblée de l’ANTAM transpirait
simplement la joie et la perspective réjouissante d’un  bon « gueuleton » n’y était pour rien. Nous étions à
nouveau sur nos terres, en confiance, sans contraintes, sans distinctions de grades ni de spécialités. Rien que
transporteurs !

Ce jour-là, dans cette fraternité naturelle, sans ostentation, j’ai ressenti, bien mieux que je ne l’avais jamais fait au cours de mes années d’activité, pourquoi le transport, malgré, ou à cause… des emmerdes, des pannes, des retards, du manque de personnels, des « bites et des couteaux » et des disparitions douloureuses, était mieux qu’un corps d’élite, un milieu d’exception parce qu’hétérogène.

 Nous ne le savions pas mais nous étions forts, forts de nos caractères différents fondus dans l’esprit- maison, râleurs, têtes de cochon ; forts de notre humour bien particulier que nous étions souvent les seuls à trouver drôle, et surtout, forts de cet esprit critique et frondeur qui savait pourtant si bien se plier aux tâches les plus ingrates, aux missions les plus « tordues », forts même de nos imperfections qui paradoxalement nous poussaient à nous dépasser.

 Je me rendis compte aussi à Orléans, en ce mois de mai, d’une évidence qui jusque là ne m’avait jamais
effleuré l’esprit. Le transport aérien militaire français n’avait pas de passé au sens historique du terme, pas de
traditions séculaires, pas de grandes ombres tutélaires garantes d’un destin collectif. Certaines de ses
références étaient là, devant moi,  convoyeuses, pilotes, navigateurs, radios, mécaniciens. Son histoire, ce sont
eux qui en avaient écrit les premières pages, souvent en Indochine, avec ceux de leurs pairs qui avaient disparu.

En me retournant, juste une génération me séparait de la genèse, celle des Rougier et Rougié,  Cinquin, Dompnier, Adias, La Birole, Turcat, Flachard, Clairet, Bertin, de Lioncourt, de Galard, André, Coudert … J’aurais pu être leur fils mais j’étais monté avec eux dans les mêmes cabines d’équipages même si, à l’époque, quelques milliers d’heures de vol marquaient la différence.
    
Milieu d’exception donc parce que neuf. Une entité à créer qui doit forger ses propres règles, ses propres traditions, sa propre discipline dans une période où la nécessité d’un transport aérien militaire apparaît, enfin, comme vital à l’Armée de l’Air, mieux à la Nation.

Tout doit donc se construire ou s’apprendre, se copier, voire s’inventer : méthodes , techniques, procédures …  
Et dans ce maelström d’après guerre qui secoue l’Empire, le Transport n’a pas de vieilles barbes auxquelles se
raccrocher, pas de plis de vieux étendards dans lesquels se draper, pas de breloques auxquelles se référer. Les
grands noms d’une Armée de l’Air encore jeune servent à d’autres castes ; Aucun panache blanc que l’on puisse
suivre, dont on puisse tirer profit. Tout est pris, les « ciel de gloire » appartiennent à d’autres.

Mais si l’encre des blasons n’était pas encore sèche et malgré les tâtonnements pour se donner du lustre,
quelles richesses dans la diversité, déjà, de ces équipages qui allaient devenir l’ossature du futur Transport Aérien Militaire.
Il est facile de se hausser du col quand on est bien né; avoir de la branche donne de la distinction mais le plus
grand mérite ne revient-il pas aux précurseurs, à ceux qui sont à l’origine des dynasties ?     

Et qu’importe, après coup, d’avoir essuyé les plâtres, d’avoir même subi la morgue d’autres, plus rapides,
plus pointus. Et après tout,  les descendants des sabreurs de Murat se soucient-ils que leurs ancêtres se mouchaient dans leurs doigts ? Ils s’en moquent !


                        Jean-claude Noguellou            


P.S. : A sa façon l’association « le Noratlas de Provence » est une descendante  de cette entité née en 1945 : « Le Transport ». Ses « sabreurs » sont ceux qui, sur un parking d’Aix-en Provence, accrochèrent, les premiers, une corde à une pale d’hélice du moteur gauche du 105 et tirèrent dessus avec le fol espoir de faire revivre la bête.  

 







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