Voici le très intéressant récit d’une opération d’aérolargage depuis un Noratlas, à une époque où les jeunes hommes étaient appelés à effectuer leur « Service Militaire ».
La morale de ce texte est qu’à bord d’un avion tout geste - même anodin – peut avoir de lourdes conséquences ».
Un grand merci à la personne qui a pensé à nous faire partager ses souvenirs de jeunesse.
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« Je m’appelle GAUTIER Alain Classe 70/04 (1), BP 298569 (2), je fais partie de l’UNP (3) du Doubs, j’ai servi à la BOMAP (4) Toulouse Francazal en 1970 où j’étais affecté comme arrimeur largueur (5) et ensuite chef largueur quand je suis passé brigadier (6).
Les souvenirs que j’ai du Nord Atlas été notamment les vibrations terribles au moment du décollage et le bruit, surtout quand les « portes des tranches arrière » étaient retirées (7).
J’ai souvenir des sauts justement par tranche arrière (8), nous devions pour cela délover légèrement la SOA (9) pour éviter des incidents avec l’empennage arrière de l’avion, exemple, pour sauter à l’arrière droit il fallait se mettre à l’arrière gauche, c’était folklorique, mais j’étais à la BOMAP et après les largages des matériels, c’était un petit plaisir.
J’ai souvenir également de nos nuits de garde des Transall sur le tarmac (10) de Francazal pour nous réchauffer, nous nous asseyions entre les roues jumelées du train d’atterrissage pour nous protéger du vent.
Pour l’arrimage des charges dans le Noratlas, je me souviens des plateformes, avec les bottes de pailles, et les torsades métalliques qui servaient à arrimer les charges, jeep notamment, mais aussi antennes chirurgicales, canons 105 italiens, etc… Pour les jeeps, à l’issue de l’arrimage nous sortions le mètre à ruban pour voir la hauteur de conditionnement qui devait être précise car l’empennage arrière du Nord ne souffrait d’aucune erreur. C’était bien souvent au centimètre prés, et en cas de doute, avec un madrier nous frappions sur le parachute pour le baisser de quelques centimètres.

Je vais vous raconter une anecdote qui m’est arrivée lors d’un largage, je ne devrais pas m’en vanter mais c’est dans les annales.
J’ai eu un accident de largage fin décembre 1970, il s’agissait d’un Noratlas C’était prés de Castelnaudary, nous étions en mission d’entrainement et le matériel à larguer était composée de deux Jeeps.
J’étais chef largueur surveillant le système des feux (11) pour donner le top largage, et il arrivait que le système ne fonctionnât pas toujours normalement. Le feu ne passait pas toujours au vert au moment voulu, et des largages étaient ratés. Ce jour-là, l’incident s’est produit et j’ai largué deux Jeeps alors que nous étions en dehors de la zone de largage. En effet, le temps s’est écoulé longuement et je me suis dit, voilà encore une défection des feux. À ce moment-là, la porte du poste de pilotage s’est ouverte et le chef mécanicien, le pouce levé m’a crié dans la soute quelque chose. Dans le bruit des moteurs, je n’ai entendu que le mot « larguez », ce que j’ai fait. Les charges sont sorties, c’était une erreur.

Je suis allé dans le poste de pilotage pour m’entendre dire par le pilote « qu’avez-vous fait ? ». En fait je n’étais responsable qu’à moitié, le geste et les paroles du chef mécanicien m’ont trompé.
Nous avons survolé le site en rase motte pour voir les dégâts. Une des charges était tombée dans la cour d’une ferme et la deuxième était invisible.
Lors du passage au dessus de la ferme, le paysan était dans sa cour les bras en l’air, par chance, aucun blessé, aucun dégât.
Pour la deuxième charge on a su plus tard qu’elle était tombée dans un canal, sans conséquence également.
A notre retour sur Francazal, deux gendarmes m’attendaient à la descente de l’avion, pour m’emmener. En fait ils voulaient procéder à mon audition pour savoir si mon geste était intentionnel ou accidentel.
Moi en temps qu’appelé j’ai eu droit à mes trois semaines d’arrêts de rigueur, par contre le sergent-chef radio mécanicien, personnel d’active a pris beaucoup plus que moi. Ils l’ont même dégradé je crois, et lui ont reproché son geste qu’il n’avait absolument pas à faire. En fait il m’a dit plus tard qu’il me demandait si « tout était prêt à larguer ».
Voilà je sais que tout ceci est un peu ancien, mais c’est la vérité. Cela ne doit plus se passer comme ça certainement avec les avions modernes.
Bien à vous »
Alain GAUTIER
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1- Classe 70/04 : La conscription catégorisait les jeunes en âge d’être appelés sous les drapeaux, 20 ans, en « Classes d’âge ». Le 1er chiffre qui caractérise la classe correspond à l’année de naissance plus 20. GAUTHIER est né en 1950. Le second chiffre est caractéristique du trimestre de sa convocation au centre de sélection et généralement de sa naissance. GAUTHIER est probablement né entre le 1er Octobre et le 31 Décembre 1950
2 - BP : Brevet Parachutiste Militaire suivi de son numéro d’affectation (À ce jour plus de 600 000).
3 - UNP : Association Union Nationale des Parachutistes.
4 - BOMAP : Base Opérationnelle Mobile AéroPortée devenue le 1er RTP Régiment du Train Parachutiste.
5 - Arrimeur Largueur (AL) : Spécialité parachutiste des personnels affectés à la LPA (Livraison Par Air).
Leur mission consiste à préparer, conditionner, embarquer les charges à larguer, à sauter derrière les charges après le largage et à les déconditionner après leur atterrissage au sol.
6 – Brigadier : Grade militaire. Appellation du grade de Caporal dans certaines Armes de l’Armée de Terre.
7 - portes des tranches arrière : L’arrière du Noratlas est constitué de 2 coquilles qui s’ouvrent en « papillon » et sont déposées au sol. L’avion décolle et vole avec l’issue axiale complètement ouverte, avant le largage de charges par l’arrière.
8 - Sauts par tranche arrière : Après largage du matériel les arrimeurs largueurs sautent par la tranche arrière et non pas par les portes de sauts latérales qui sont fermées lors des largages de matériels.
9 – SOA : Sangle d’Ouverture Automatique. Sangle reliant le parachute dorsal à un câble de l’avion et qui permet l’ouverture automatique du parachute lorsque le parachutiste quitte l’avion.
10 – Tarmac : Aire bétonnée sur un aérodrome servant de parking aux aéronefs.
11 - Système des feux : Signaux faits de 2 feux de couleur rouge et vert, positionnés à 3 endroits dans le Noratlas et permettant au pilote Commandant de Bord de donner l’ordre aux personnels de l’équipe de largage en soute : Rouge pour début de la préparation du largage (désarrimage des charges et contrôle avant largage), Vert début de largage.
La fonction à bord de GAUTHIER devait consister à surveiller les signaux et à activer la commande pour larguer les jeeps au moment du passage des feux du rouge au vert.

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